« La lettre du réalisateur Emmanuel Audrain »

Automne 2006, Envoi n°1

« Le testament de Tibhirine »
Un film réalisé par Emmanuel Audrain
Produit par Gilles Padovani .Mille et Une. Films
Co-produit par France 3 Ouest et France 3.
Avec TV5MONDE, les régions Bretagne et Pays de Loire

Je vous ai rencontré
en France ou en Algérie, vous m’avez écouté, conseillé, aidé…
Diffusé à la télévision au printemps dernier, « Le testament de Tibhirine » continue à vivre ! J’ai eu envie de vous écrire ces lignes.

Le film a reçu le prix Armen au Festival de cinéma de Douarnenez.
Surprise et joie ! Armen, est une très belle revue qui « creuse » et questionne la matière de Bretagne. Dans sa parution de juillet août 2006 ( n°153 ) six pages sur le Pardon islamo-chrétien de Vieux-Marché, prés de Lannion, qui honore « les sept dormants d’Ephèse ». Photos émouvantes de Louis Massignon et de ses amis musulmans, lors des premiers rassemblements qui débutèrent en 1954.
La Guerre d’Algérie commençait, aussi.

Pour moi, Emmanuel Audrain,
c’est en venant à ce Pardon des sept dormants, en 1998, que j’ai rencontré la famille d’un des sept moines de Tibhirine. ( Ils avaient été tués, deux ans auparavant )
L’accueil de Madeleine et Jacques Guérin, sœur et beau-frère de Célestin a été déterminant, pour faire naître ce projet de film. Ils m’ont fait découvrir Célestin ; le prêtre-éducateur des quartiers nord de Nantes, le proche des jeunes désœuvrés, des malades de l’alcool, des prostituées… Célestin qui, à 50 ans, choisit de devenir moine, à l’abbaye de Bellefontaine. C’est là, qu’entendant parler du petit monastère de Tibhirine, il éprouve le désir de le rejoindre. « Le coup de foudre intérieur ! » aimait–il dire.
Trente ans plus tôt, Célestin jeune « appelé » pendant la Guerre d’Algérie, s’était interposé quand ses compagnons d’armes, avaient voulu achever un maquisard blessé. Célestin l’avait soigné, protégé… sauvé.

A ce Festival de cinéma de Douarnenez,
j’ai longuement échangé avec la réalisatrice Elisabeth Leuvrey ( alicefilms@free.fr ). Elle est née en Algérie de parents qui ont choisi de « rester », après l’indépendance de 1962. Son film « La traversée » parle avec beaucoup de justesse de l’Algérie et de la France, des Algériens et des Français, dans ce huis clos si particulier qu’est le bateau qui relie Marseille à Alger.
Elisabeth me disait : « Mon film témoigne de la relation douloureuse, entre les deux rives de la Méditerranée. Le tien, sur ces moines, m’a bouleversée. J’ai été traversée de sanglots, un long moment, sans bien savoir pourquoi…
J’ai aimé la rigueur de ce travail ; la qualité du cadre, la progression du récit. »

Avec le compagnon d’Elisabeth, le réalisateur Laurent Bécue-Renard,
je me suis senti une certaine parenté. Il a beaucoup travaillé en Bosnie. Son dernier film nous replonge dans ce pays tout proche, au moment où le feu de la violence vient de s’éteindre. Avec « De guerre lasses », Laurent nous permet de suivre la lente reconstruction – à travers une psychothérapie de neuf mois – de trois femmes bosniaques, dont les maris ont été assassinés à Srebrenica.

A Tibhirine – dans les mêmes années – le Journal de Christophe, est attentif à tout cela. Il écrit : « 1er septembre 1995. A Sarajevo, on meurt en faisant son marché… »
( « Le souffle du Don », Bayard Editions – Centurion )
Christophe médite et se positionne devant la montée de la violence.

A Tibhirine, en effet, les moines constatent la violence des Groupes Islamistes Armés, mais aussi celle des Forces de l’ordre.
Christophe écrit : « Autour de nous, la violence n’a pas de cesse…
Plus que jamais… Alors qu’un bulldozer, au nom des militaires massacre la forêt…
Il nous est demandé de devenir ces arbres qui existent silencieusement dans l’obscurité et qui, par leur présence vitale, purifient l’air ! »

En 1993, moi Emmanuel, j’ai réalisé un film avec des enfants blessés de Sarajevo…
Accueillis en France, ils étaient une centaine. J’ai passé cinq mois avec eux, en Savoie, à Albertville, petite Sarajevo en exil. Ce film « Je suis resté vivant ! » ( Iskra Films ) est un cri, à hauteur d’enfant et d’adolescent, sur la guerre qui meurtrit et saccage tant de liens.
A l’époque, j’étais en colère devant les inconséquences de l’Europe. Je me questionnais aussi beaucoup sur l’incapacité des grandes religions à s’opposer aux mots et aux discours, qui construisent la haine… et engendrent la violence.

En mai 1996, quand je découvre dans la presse,
le testament de Christian, le prieur de Tibhirine, je suis ému, bousculé.
Par delà la mort, un homme fait le bilan de sa vie et s’adresse à moi, à nous…
Plus j’ai avancé dans la compréhension de Tibhirine, plus j’ai apprécié l’humanité de cette petite communauté. Avec leurs voisins musulmans, ils cherchent « les notes qui s’accordent ». Ils étudient le Bouddhisme, ils se nourrissent de la pensée du philosophe d’origine juive, Emmanuel Levinas.

Ces moines avaient choisi l’Algérie et les Algériens.
Sur le tissu déchiré, douloureux, des relations entre la France et l’Algérie, ils ont eu le désir de se porter volontaires, pour tenter de retisser des liens, d’en créer de nouveaux.
Quand, à partir de 1992, la violence a embrasé l’Algérie… Ils sont restés – aux côtés de leurs voisins musulmans – proches, solidaires. Résistants.
Pour moi, ces hommes sont des « justes ».
Leur « pensée » – nourrie de leurs vies de religieux – reste d’une étonnante actualité. Par rapport aux relations nord-sud. Par rapport à notre monde malade de violence. Par rapport à l’accueil de « l’autre », différent.

A l’issue de la projection-débat de Douarnenez, un homme vient vers moi :
« Comme trois de ces moines, je suis de cette génération qui a ‘ fait la Guerre d’Algérie ’. Pour ma part, j’ai voulu occulter cette période difficile. Dans ce film, j’ai été touché de voir comment ces hommes avaient intégré ces années de jeunesse, au reste de leurs vies. »

Toujours à Douarnenez, Bernard Martino,
le réalisateur de la série « Le Bébé est une personne » est venu me dire :
« Emmanuel, merci. » Puis, il a ajouté : « Je ne suis pas croyant…
Devant un mystique, j’ai tendance à fuir ; je suis sans outils de compréhension.
Avec ce film, ces moines me sont devenus compréhensibles et proches ! »

Pendant Le Mois du film documentaire, en novembre, j’accompagne le film…
Le 9, à Quimper, Maison pour tous de Kerfeunteun. Le 10, à Vieux-Marché.
Le 12, à l’Abbaye de Timadeuc. Le 16, au Centre d’art et culture de Plouguesnat – Loudéac.
Emmanuel Audrain, kénavo !
Pour organiser une Projection-débat : Le Goût du Large, Tél. 02 97 84 98 53
L’édition DVD, les bonus, la presse…Visitez le site : www.letestamentdetibhirine.com

4 réponses à « La lettre du réalisateur Emmanuel Audrain »

  1. Hubert B. Réalisateur, Rennes. dit :

    Emmanuel
    C’est lundi matin. Je commence ma semaine.
    Et je la commence avec ta Lettre.
    D’emblée je suis replongé dans ton film, dans ce que tu as mis de toi dans ce film.
    J’y vois un prolongement de ta sensibilité, enrichi de l’aventure d’un film, une fois qu’il est lancé face aux regards des autres.
    J’aime cette démarche qui crée des passerelles, qui montre un cheminement et la nécessité de notre métier. De garder cette subjectivité.

    Je me demande s’il ne faudrait pas multiplier ces petits mots.
    C’est comme cette dernière réunion de l’ARBRE ( Association des Réalisateurs de BREtagne ), ici chez nous, ce tour de table où chacun parle de son présent.
    On prend le temps de comprendre où en est chacun, d’entendre une diversité de films, de personnalités, d’obstacles franchis et d’obstacles en vue.
    Nous avons besoin de ces brèves rencontres, de visu et par l’écrit.
    Ma semaine commence bien et j’ai envie de la consacrer à mes films en y prenant soin. Objets précieux.
    Merci et bonne semaine à toi.
    Hubert B. Réalisateur, Rennes.

  2. M. D. Alger. dit :

    Merci de cette Lettre.
    Je voulais justement t’écrire, car le DVD reçoit beaucoup d’éloge chaque fois que
    je le passe, soit dans ma famille cet été, soit à des amis.
    Les gens comprennent beaucoup mieux, tout ce qu’ils ont à transmettre, en ce moment où la différence fait si peur.

    J’aurais aimé, si c’est possible, avoir le texte du témoignage filmé de Pierre Lafitte, dans les Suppléments du DVD.
    Ce qu’il dit – si bien ! – sur le Pardon, touche énormément de gens !

    Je veux bien continuer à recevoir la Lettre du réalisateur, si tu peux. Merci.
    M. D. Alger.

  3. Jean-Marie Muller. dit :

    Mon cher Emmanuel
    Grand merci pour « La Lettre du réalisateur », ton dernier courriel…
    Je suis heureux de l’occasion que tu me donnes de revenir vers toi…
    De toute façon, je voulais te faire signe ces jours-ci…
    Je ne voulais pas que nous restions sur notre dernier échange…
    C’est vrai que je t’avais écrit sans ménagement…
    C’est vrai que je n’avais pas vu les Suppléments du DVD…
    C’est vrai que je n’étais pas allé sur le Site…
    Aujourd’hui, avant de t’écrire ces quelques mots, j’ai tout visionné…
    C’est vrai, que l’ensemble donne une vision très complète de l’aventure des frères…
    Et je m’en réjouis…

    Reste, mon cher Emmanuel, mon premier questionnement…
    Je ne comprends pas que tu n’aies pas voulu maintenir dans ton film, ne serait-ce que quelques instants pour visualiser directement, pour dire explicitement cette dimension de la non-violence de leur témoignage, dont toi-même était convaincu qu’elle était essentielle, pour comprendre la signification de leur vie et de leur mort…

    Tu m’as écrit dans ta réponse :
    « La réflexion des moines sur la violence et la non-violence habite le film. »
    Elle habite peut-être le film mais elle reste derrière l’image et on ne la voit pas et on ne l’entend pas…
    Tu le sais bien, la non-violence est tellement étrangère à notre culture qu’elle ne va jamais sans dire… Elle ne va, que si on la montre et si on la dit…
    Même si le mot, est prononcé une fois dans le film au détour d’une phrase, les spectateurs n’ont pas été en mesure d’accéder à cette réflexion sur la non-violence…
    Je reviens donc, mais cette fois-ci, avec douceur… te demander à nouveau, pourquoi tu t’es en quelque sort autocensuré sur cette question ?
    Vraiment, ce n’est pas que je ne sois pas dans le film qui me pose question, c’est que la non-violence n’y soit pas, de manière visible et audible… ( … )

    J’ai passé six semaines au Proche Orient en décembre, en janvier et en février (en deux séjours, Palestine, Israël et Jordanie) et je retourne en Jordanie la semaine prochaine pour animer deux sessions sur la non-violence…
    Chaque jour, là-bas, la violence accomplit son œuvre meurtrière…
    La non-violence est vitale…
    Mais que ce sera difficile…
    je suis heureux d’avoir renoué le dialogue avec toi !
    Bon courage pour la suite
    Bien fraternellement
    Jean-Marie Muller.

  4. Jacques L. Cinéaste, Ploëmeur. dit :

    Bonjour Emmanuel,
    Je te remercie de nous compter parmi les destinataires de La Lettre du réalisateur.
    C’est une excellente idée d’entretenir ainsi l’intérêt autour du film dont nous espérons que la carrière se prolongera, à la mesure de la valeur qu’il représente.
    Nous aimerions contribuer à le faire connaître.
    Qu’elles sont les possibilités et conditions pour sa projection ?
    Bien amicalement, Jacques L. Cinéaste, Ploëmeur.