Le “Testament de Tibhirine”: l’autre film sur les moines de Tibhirine par Pierre-Henri ALLAIN

Alors que sort aujourd’hui sur les écrans “Des hommes et des dieux”, le film de Xavier Beauvois, grand prix du jury à Cannes, Emmanuel Audrain, réalisateur basé à Lorient, revient sur son propre film consacré aux moines de Tibhirine. Un documentaire de 52 minutes réalisé en 2006, sans lequel la fiction de Xavier Beauvois n’aurait peut-être pas vu le jour.

“Il est vrai que c’est en regardant un soir à la télévision “le Testament de Tibhirine” qu’Etienne Comar, le scénariste du film de Xavier Beauvois a eu l’idée d’écrire son scénario, alors qu’il songeait à quitter son métier, mais notre film n’a été qu’une étincelle”, remarque modestement Emmanuel Audrain. Une chose est sure, comme le confirme Etienne Comar dans un article de l’Express, le documentaire inspirera à la fiction un même sujet: pourquoi sont t-ils restés?

Personnellement, je n’avais jamais entendu parlé de Tibhirine avant les tragiques évènements de 1996. Le testament du père Christian de Chergé, le prieur du monastère, publié quelques jours plus tard dans la presse m’a bouleversé, raconte Emmanuel Audrain. On y découvre un homme de paix qui voue un amour inconditionnel à l’Algérie, avec aussi un grand respect de l’islam.”

Deux ans plus tard, le réalisateur rencontre le frère Célestin à Nantes, dont ce dernier est originaire, puis effectue “un tour de France” des familles et des monastères dont venaient les moines de Tibhirine.

J’ai été très ému de découvrir une vraie communauté où les différences ne sont pas source de divisions mais d’enrichissement. Celà a été le déclic pour faire le film, avec le soutien de Gilles Padovani de la société de production Mille et une films”.

Il faudra cependant que les deux compères attendent l’approche du dixième anniversaire de l’enlèvement et de la mort des moines trappistes pour qu’une chaîne de télévision, en l’occurence France 3, s’intéresse au projet. Emmanuel Audrain part seul tourner en Algérie à trois reprises, durant 48 jours au total. A l’arrivée, si le film s’appuie largement sur le testament du père Christian et le journal du frère Christophe pour évoquer les années ayant précédé la disparition des moines et leur choix de rester à Tibhirine malgré les menaces, il présente aussi les témoignages de proches comme ceux du père Robert, un des deux rescapés du drame, de Gilles Nicolas, enseignant et curé à Médéa, la ville la plus proche, de Claude Rault, père blanc ami du père Christian, d’un couple franco-algérien…

Les moines avaient connu pour beaucoup la guerre d’indépendance et celà les a marqué. Frère Luc, médecin, y a soigné des gens, frère Christian, jeune appelé, a été sauvé des rebelles par un Algérien qui s’était interposé et a été retrouvé mort le lendemain. Des liens de proximité très forts s’étaient installés au fil du temps avec la population du village qui s’est constitué autour du monastère. Le village, c’était leur famille. C’est pour celà qu’il n’était pas possible pour eux de partir”.

Emmanuel Audrain est également resté frappé par “la force de ce collectif”constitué d’individus aux parcours très différents: frère Paul, l’ancien plombier-chauffagiste, frère Michel, ancien délégué CGT, frère Célestin, le prêtre des rues…

Il y a deux histoires avec les moines de Tibhirine, celle de leur mort dramatique et de toutes les questions qu’elle pose et celle qui chemine à partir du testament. C’est celle du documentaire et du film de Xavier Beauvois”, souligne Emmanuel Audrain, qui salue la force émotionnelle de “Des hommes et des dieux”.

Et, si le monastère désormais est vide, il ajoute qu’il est encore bien debout, que les cultures maraîchères dont vivaient les moines sont toujours entretenues et que leur mémoire est toujours vivace dans l’esprit des autochtones.

“Le cimetière où s’alignent les tombes des moines est devenu un lieu de réconciliation entre la France et l’Algérie”, estime Emmanuel Audrain qui se souvient du témoignage de Samir, un villageois: “Si on avait su ce qui se passait le jour de leur enlèvement, tout le village serait sorti pour l’empêcher”.

A Rennes, on peut voir le film de Xavier Beauvois à partir de ce mercredi aux cinémas Gaumont et à l’Arvor.
“Le testament de Tibhirine” sera projeté les samedi 18 et dimanche 19 septembre à 10h30 à l’Arvor. Le DVD du film est disponible sur le sitewww.letestamentdetibhirine.com.

Lire aussi l’excellente enquête de Bernadette Sauvaget paru dans Libération le 28 aout 2010: “Tibhirine, coeurs et âmes”.

Pierre-Henri ALLAIN

Une réponse à Le “Testament de Tibhirine”: l’autre film sur les moines de Tibhirine par Pierre-Henri ALLAIN

  1. Emmanuelle W. Enseignante, Lorient dit :

    Emmanuel,
    Je suis allée voir « Des hommes et des dieux » et en rentrant j’ai revisionné ton film… Ce complément est indispensable, car tu donnes du sens à cette aventure, tu élargis la focale entre autre sur le croisement des religions et des cultures, à travers le témoignage du couple, Annick et Rachid. Et puis ton film, ce n’est pas du « cinéma ». Je veux dire par là, que moi le côté très léché de l’image, très beau, de la vie monastique très exemplaire, très « idyllique» (prier, s’occuper des légumes, du miel etc…) m’a un peu gênée. J’ai même ressenti une certaine « impudeur » à voir à l’écran les rituels des moines, dans leurs temps de prière. La question, peut-on tout filmer ? Toute vie peut-elle devenir « objet » cinématographique ? Est-ce que ce n’est pas bizarre de montrer des vies qui ont choisi d’être recluses, en tout cas d’être tout, sauf exposées ? Est-ce que la «fiction» apporte quelque chose à la compréhension de cette histoire ?
    Le film d’un point de vue cinématographique est presque parfait. Interprétation, casting, montée dramatique avec le resserrement progressif sur les hommes, leurs visages, la très belle image de fin des bourreaux et victimes dans une même trace, disparaissant dans le brouillard, comme « happés » par quelque chose qui vient du ciel, qui les rend « aveugles »… Les uns laissant leur vie, les autres la leur enlevant.
    Plein de questions mais tu vois, ce que tu as eu l’idée de tourner bien avant Xavier Beauvois (d’ailleurs dans quelle mesure ton film lui a-t-il servi de trame ?) est à mon avis beaucoup plus nécessaire pour saisir le(s) mystère(s) qui entoure(nt) ce drame.

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