Dossier de presse

Mai 2006, Emmanuel Audrain.
C’est quelques jours après l’annonce de la mort des sept moines, que la presse du monde entier a publié le testament du père Christian, le prieur de la communauté. Dans ces lignes, qu’il avait écrites deux ans et demi plus tôt, il revenait sur ses choix ; « ma vie était donnée à Dieu et à ce pays ». Il disait son souhait que l’Islam qu’il respecte, ne soit pas entaché par sa mort ; « L’Algérie et l’Islam, pour moi, c’est autre chose, c’est un corps et une âme. » C’est, parce qu’il y a dix ans, j’ai été bousculé par ce texte, que ce film est advenu. En rencontrant les familles des sept moines, j’ai découvert que ces hommes formaient une « communauté ». Leurs différences de caractère, mais aussi leurs différences sociales, politiques, religieuses, avaient parfois été sources de friction, mais peu à peu, elles étaient devenues sources de richesse. Incontestablement, ils avaient cheminé, ensemble. Leur option de « rester », malgré les menaces, aux côtés de leurs voisins du village de Tibhirine, était un choix commun.

Je suis allé trois fois en Algérie. Quarante huit jours, en tout. J’ai filmé seul. Discrètement, légèrement. Le monastère est vide, mais toujours entretenu. Le jardin est exploité. Les voisins m’expriment leur attachement pour ces moines, dont ils me confient certaines de leurs photos. Beaucoup m’évoquent le sourire de Christophe, qui travaillait plus spécialement au jardin. On me montre le dispensaire du frère Luc, le « toubib ». Les locaux ne payent pas de mine, mais toute la région parle encore de ce « fréLu » qui soignait gratuitement, depuis plus de cinquante ans ! Et Paul, « l’homme aux mains d’or » ; l’artisan plombier, venu de Savoie, qui n’avait pas son pareil pour entretenir les pompes du système d’irrigation, ou ressouder un outil. Amédée, l’un des plus anciens, l’économe de la communauté recevait bien des visites à la « porterie ». Cet homme des confidences et des peines partagées, était le « grand-père » de beaucoup. Il offrait des légumes, du miel, prêtait des outils… Certains se souviennent d’avoir été « dépannés » d’une somme d’argent… Discrètement.

Jean Pierre, lui, pilotait la camionnette qui transportait fruits et légumes, au marché. Avec son habit noir et blanc, de moine trappiste, il ne passait pas inaperçu. Les fonctionnaires de la préfecture de Médéa qui délivraient les autorisations de séjour, lui confiaient ; « Vous, les moines, on vous aime bien, vous n’êtes pas orgueilleux. »
Ce qui se vivait à Tibhirine était la Vie ; le travail de la terre, avec les « associés », quatre jeunes pères de famille. Autour du monastère ; des enfants, un village avec des naissances, des mariages et des deuils. Les moines partageaient tout cela. Leur deuxième communauté, c’était ces familles. Une des salles du monastère, donnant sur la rue, avait même été proposée aux villageois pour en faire une mosquée. Aujourd’hui encore, j’ai vu cette salle accueillir les enfants du voisinage, pour y réciter le Coran. On se souvient que c’est Christian qui avait été à l’origine de cette initiative. « C’était, il y a bien longtemps, en 1979 ou 80. » Depuis lors, l’appel à la prière musulmane n’avait cessé de cohabiter avec les cloches chrétiennes.

Ces religieux, venus de France avaient tous un lien particulier avec ce pays. Pour Amédée, Christian et Bruno, c’était une enfance algérienne. Pour Célestin, Paul et ( à nouveau ) Christian, c’était ces 27 mois de leur jeunesse, sous l’uniforme de l’armée française. Une Guerre d’Algérie, qui les avait tous marqués.
En revenant dans ce pays, ils s’étaient proposés d’écrire une page nouvelle de cette histoire commune.
Dans son testament, Christian écrit : « Je sais trop le mépris dont on a pu entourer les Algériens, pris globalement. Je sais trop les caricatures de l’Islam qu’encourage un certain islamisme. »
Ces moines se savaient sur un « faille ». Avec leurs moyens, là où ils étaient, ils ont tout fait pour qu’elle ne devienne pas « ligne de fracture. »
En 1992, après l’interruption du processus électoral, quand le feu de la violence embrase la société algérienne ; Groupes Islamistes Armés d’un côté, forces de sécurité de l’autre. Les moines doivent se positionner.

En restant, ils rejoignent cette résistance, que l’ensemble de la population oppose à la terreur. Mais ils y ajoutent leur spécificité ; les Groupes Islamistes Armés, ils décident de les appeler « les frères de la montagne », les forces de l’ordre « les frères de la plaine ». Ce n’est pas une façon de rester neutre. « La neutralité, elle est impossible ! » Mais, ils choisissent leur camp ; celui de la non-violence, de la paix et de la justice à construire.
Le 1er décembre 1993, un Ultimatum impose aux étrangers de quitter le pays. Quatorze jours plus tard, douze techniciens croates sont égorgés à Tamesguida, à quatre kilomètres de chez eux. Dix jours plus tard, en pleine nuit de Noël, un commando saute le mur d’enceinte et demande à voir le « pape du monastère ». Quand Christian arrive vers eux, il s’écrie : « Des armes, ne sont jamais rentrées dans cette maison. Si vous voulez discuter avec nous, entrez, mais laissez vos armes, dehors. Si ce n’est pas possible, discutons dehors. » Le chef du commando accepte de sortir.

Il exige alors, de l’argent et veut emmener le docteur, pour soigner ses blessés.
« Il faut exécuter ce que nous demandons, précise t-il. Vous n’avez pas le choix ! »
- « Si, j’ai le choix ! répond Christian.
Nous ne sommes pas riches, nous travaillons pour gagner notre pain. Nous aidons les pauvres. Quant à laisser notre frère médecin partir dans la montagne, il n’en est pas question, vu son grand âge. » La réponse est ferme. A la fin, Christian ajoute : « Ce 24 décembre, notre communauté se prépare à célébrer la naissance de Aïssa, celui que nous appelons le prince de la paix. Venu pour tous les hommes. »
- « Excusez-nous, dit le chef du commando. Nous ne savions pas. Mais, ce dernier ajoute : Nous reviendrons ! »
Quelques jours plus tard, à travers un vote à bulletin secret, la communauté se trace un cap ; « Donner de l’argent, est impossible, ce serait collaborer. » Le vote est unanime. Le souhait de rester, en solidarité avec le village est unanime aussi.

Mais, est-ce que cela sera possible ?
- « Nous sommes un peu comme l’oiseau sur la branche, dit Christian à un voisin. Nous ne savons pas si nous allons pouvoir rester.
- Attention, lui répond cet habitant de Tibhirine. Les oiseaux, c’est nous. Et la branche, c’est vous. Et, si la branche s’en va, où allons nous nous reposer ? »
Ce Groupe de la nuit de Noël 93, avec sa demande d’argent, n’est jamais revenu ;
le chef du commando a été tué, quelques mois plus tard.
Mais, il y a eu d’autres Groupes, d’autres « visites ».auxquelles, il a fallu faire face. Les moines et les voisins, savaient qu’ils se protégeaient, mutuellement. La résistance des uns, renforçait celle des autres. Aujourd’hui, les villageois de Tibhirine notent qu’ils ont été peu touchés par « cette décennie sanglante » des années 1992 – 2002.
Ils ajoutent : « Aucun jeune n’a choisi une voie de violence. La présence des moines y a été pour beaucoup. »

Reste cette terrible nuit du 27 mars 1996, où sept d’entre eux ont été enlevés, par un Groupe, qui a opéré à visages découverts et dont l’accent, n’était pas celui de la région.
Les moines auraient été tués le 21 mai. Dans quelles circonstances, précisément ?
Un jour, ces faits seront connus.
Mais, ce qui est sûr, c’est qu’ils sont morts de cette résistance et de cette solidarité avec le peuple d’Algérie.
• Comme douze autres religieux chrétiens.
• Comme de nombreux imams.
• Comme 150 000 victimes de la guerre civile.
Ces moines étaient « enfouis » en terre d’Algérie. La mort odieuse, qui les a mis en avant, a aussi révélé toute la lumière qui les habitait.
En réalisant ce film, j’ai été impressionné par l’actualité de tout ce qu’ils ont vécu, écrit.
En citant de larges extraits du Journal de Christophe et du testament de Christian, j’ai tenté de leur redonner la parole.

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